Crime organisé : comment le « milieu » se professionnalise



Cafeine Le Mag
Mardi 9 Juin 2015

« Ils se conduisent comme des groupes industriels… » (1). C’est par ces mots que le commissaire François-Xavier Masson de la police judiciaire résumait l’évolution des groupes appartenant au crime organisé en France. Réduction des coûts, analyse et limitation des risques, adaptation stratégique, innovation … Que font aujourd’hui ces groupes pour que l’on parle de professionnalisation de ce milieu ?


"Narco-sous-marin" saisi en 2010 en Equateur (Licence CC)
"Narco-sous-marin" saisi en 2010 en Equateur (Licence CC)
La criminalité organisée en France est principalement axée autour du trafic de stupéfiants, activité qui génère près de 3,5 milliards d’euros par an et représente 70 % du chiffre d’affaires du « secteur » (1). Les statistiques dans ce domaine sont rares, et l’on en comprend les raisons. Pour l’année 2011, l’Office des Nations Unies contre la drogue (ONUDC) donnait une estimation du poids que représente le crime organisé transnational : 1,5 % du PIB mondial, soit plus de six fois le montant de l’aide au développement et près de 7 % des exportations mondiales de marchandises (2).
 
Blanchiment d’argent, contrefaçon, trafics de stupéfiants, d’armes, de personnes, de produits contrefaits (médicaments, produits technologiques, billets de banque, etc.), crimes environnementaux ou high-tech… la liste des activités du crime organisé ne fait que s’allonger avec le temps. La mondialisation, l’évolution des réglementations ou l’accès à la technologie par les criminels sont quelques-uns des facteurs qui expliqueraient l’essor et la transformation des activités de ces groupes.
 
Mondialisation et adaptation stratégique : entre diversification et spécialisation
 
L’activité criminelle traditionnelle fait face à des phénomènes liés à la mondialisation, comparables à ceux que doivent affronter les entreprises légales : nouvelle concurrence, nouvelles réglementations, mais aussi nouvelles opportunités. Les groupes criminels oscillent aujourd’hui entre spécialisation et diversification, avec comme critère central les résultats, fruits d’un calcul subtil entre risques et opportunités.
 
Bertrand Monnet, titulaire de la Chaire de Management des risques criminels à l’EDHEC, évoque à ce sujet l’évolution des affaires de la Camorra, organisation mafieuse italienne. Outre la production et le trafic de cocaïne, cette organisation tirait traditionnellement ses revenus de la contrefaçon de vêtements. Aujourd’hui, son business model et son core business ont évolué. À la production de faux vêtements en interne a succédé une sorte de sous-traitance à des réseaux illégaux, principalement chinois, installés sur son territoire. Concernant son cœur de métier, la Camorra se spécialise de manière progressive, selon Bertrand Monnet, dans la contrefaçon et la distribution de produits de haute technologie : « Vendre des faux iPhones est mille fois plus simple encore que de vendre 200 ou 500 tonnes de cocaïne… pour eux c’est un jeu d’enfants. Avec un chiffre d’affaires qui est tout à fait important, et surtout un risque pour la Camorra qui est très, très réduit » (3).
 
Raisonner en parts de marché : R&D et alliances stratégiques
 
Face à des produits qui se complexifient, il faut aussi gagner en qualité si l’on veut écouler une marchandise contrefaite. « Le temps des ‘artistes’ qui travaillaient dans le fond d’un garage est révolu. Les faussaires se sont professionnalisés et organisés. A tel point que derrière chaque réseau de faussaires, on trouve forcément des ingénieurs ». Ce constat de Thomas Savare, CEO d’Oberthur Fiduciaire, l’un des leaders mondiaux d’impression de billets de banque, est illustratif d’un mouvement d’ampleur. (4) Qu’il s’agisse de la fabrication de faux billets, de faux médicaments ou du transport de stupéfiants, les organisations criminelles ont compris que leur avantage concurrentiel reposait aussi sur leurs capacités à innover. Un narcotrafiquant, alias « l’ingénieur », a été arrêté en Colombie en juillet 2014. Sa spécialité ? Diriger la fabrication des sous-marins destinés à l’acheminement de la cocaïne vers les marchés nord-américains et européens. Les sous-marins, avec une autonomie de quarante-huit heures, pouvaient transporter jusqu’à quatre personnes et plus de sept tonnes de drogue… (5).
 
Forger un avantage concurrentiel par le développement technologique semble aujourd’hui être une exigence partagée par les organisations de l’économie formelle et informelle. Pour faire face à la qualité croissante du travail criminel, Thomas Savare est convaincu que les entreprises comme Oberthur Fiduciaire, dont les produits sont dans le collimateur des faussaires ou des criminels, doivent chercher en permanence à conserver des longueurs d’avance technologique. Le rôle du dirigeant d’entreprise évolue au rythme des évolutions de son environnement stratégique. Or aujourd’hui, la concurrence n’est plus seulement le fait d’entreprises sur le même créneau industriel. Thomas Savare sait, à l’instar d’autres dirigeants, devoir désormais compter avec la criminalité organisée. L’impression fiduciaire est « un métier gouverné par un défi technique permanent : celui d’avoir plusieurs longueurs d’avance sur les contrefacteurs. L’impression fiduciaire est un métier passionnant pour un ingénieur, à condition qu’il aime le challenge ! », résume le DG d’Oberthur Fiduciaire. Mais les billets, s’ils constituent par essence une cible de choix des apprentis contrefacteurs, ne sont pas les seuls produits concernés, loin de là. Et si un billet contrefait est un danger pour l’économie, au moins ne présente-t-il pas, lui, de risques autres que judiciaires pour son porteur.
 
Santé : quand contrefaçon rime avec danger
 
Une illustration symptomatique des transformations du crime organisé est celle de la bascule vers la contrefaçon de médicaments. Peu intensive en technologie, comparativement à la véritable recherche pharmaceutique, les bénéfices de cette pratique seraient 20 fois supérieurs à ceux du trafic de drogue. Un tel retour sur investissement justifie très largement pour certains de mettre en danger la vie d’autrui. Et qui explique la création d’alliances transnationales, souvent autour de petites équipes : « Une bonne connexion informatique, la mise en relation avec des réseaux russes ou chinois et quelques pharmacies peu regardantes suffisent », affirme Eric Przyswa, chercheur associé au Centre de recherche sur les risques et les crises de Mines ParisTech (6). Tous les types de médicaments ou presque sont aujourd’hui falsifiés, explique Caroline Atlani, directrice de la coordination anti contrefaçon de Sanofi (7). Ce groupe pharmaceutique français a organisé une riposte multidimensionnelle, allant entre autres jusqu’à créer un laboratoire spécialement dédié à l’analyse des contrefaçons.
 
Pour certains secteurs, au risque économique s’ajoute donc le risque sanitaire, rendant la contrefaçon d’autant plus dangereuse. L’optique fait désormais partie des secteurs concernés, avec par exemple des lentilles de contact falsifiées... L’essor des produits optiques contrefaits doit beaucoup à la distribution par Internet et à la capacité des différents maillons de la chaîne mondiale à se coordonner, explique Philippe Lacoste, anciennement aux commandes de Lacoste et depuis 2014 de Fusalp, ainsi que vice-président d’Unifab, une association pour la protection de la propriété intellectuelle (8). Les réseaux criminels mondiaux n’ont jamais aussi bien porté leur nom…    
 
Survivre ou se développer dans le monde du crime organisé semblerait demander de manière croissante une certaine professionnalisation. Certains parlent d’entreprises mafieuses multinationales, tant par leur portée que par leur organisation, stratégie et management. D’autres, dans les pages de la très prestigieuse Harvard of Business Review, retournent le sujet et se demandent : What can business learn from organized crime ? (9)
 
 
(1) http://www.20minutes.fr/societe/1482227-20141117-lutte-anti-mafia-crime-organise-professionnalise-etre-encore-plus-rentable
(2) http://www.unodc.org/toc/fr/crimes/organized-crime.html
(3) http://www.xerfi-precepta-strategiques-tv.com/emission/Bertrand-Monnet-L-entreprise-et-le-crime-organise_1569.html
(4) http://www.revue-rms.fr/Thomas-Savare-oberthur-fiduciaire/
(5) http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/08/01/en-colombie-des-narcos-fabriquaient-des-sous-marins-pour-passer-leur-drogue_4465582_3222.html
(6) http://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/contrefacon-faux-medicaments-vraies-menaces_1285097.html#w6HAXZdbHOBZ2upq.99
(7) http://www.parispharma.com/blog/2013/06/13/attention-a-la-contrefacon-de-medicaments/
(8) http://www.frequenceoptic.fr/videos/mediaitem/666-la-delocalisation-favorise-t-elle-la-contrefacon.html
(9) https://hbr.org/2011/11/what-business-can-learn-from-organized-crime

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