Le protectionnisme à l'échelle européenne est-il une solution ?



La Rédaction
Mardi 21 Mai 2013

Inspirés par les formes de protectionnisme à peine voilées pratiquées dans plusieurs pays comme les États-Unis, la Chine ou l'Inde, certains économistes, politiciens et individus prônent une politique commerciale isolationniste élargie sur l'ensemble de l'Europe. L'idée ne manque pas de rectitude, mais se heurte tout de même à nombre de critiques émanant des fervents adeptes du libre-échange. Que penser du débat ? Une autarcie européenne pourrait-elle réellement s'imposer comme une solution viable et permanente à la crise actuelle ?


Photo : http://www.freedigitalphotos.net
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Revenir au protectionnisme : un « mal » nécessaire ?

La théorie de l'avantage comparatif en 1815 par Robert Torrens pose les fondements du commerce international tel qu'on le connait aujourd'hui. Repris et enrichi par de nombreux économistes, ce principe sort indemne des grands changements économiques du monde moderne et s'impose même comme le crédo officiel de l'OMC. Le théorème commence toutefois à ne plus faire l'unanimité, notamment en Europe où davantage de voix plaident en faveur d'une économie européenne plus fermée sur elle-même.

Les défenseurs de ce courant de pensée considèrent le libéralisme actuel comme un concept dépassé, peu adapté aux contraintes nouvelles du marché et pénalisant pour plusieurs pays, d'abord ceux du Tiers-Monde, puis les nations fortement industrialisées. La libre concurrence accentue, selon eux, les inégalités entre les pays en développement et les nations riches de l'hémisphère nord. D'aucuns ne le nieront, le libre-échange du XXIe siècle surfe en grande partie sur le différentiel de coûts de production et de salaires entre le Nord et le Sud. Davantage d'entreprises occidentales délocalisent des usines dans les pays en développement, profitant d'un faible niveau de salaires et d'un encadrement social et environnemental plus permissif. Cette délocalisation massive n'est pas sans conséquence sur l'économie des pays concernés : suppressions de postes, dépendance accrue à l'importation d'un côté ; stagnation du pouvoir d'achat, écrasement des salaires, mécontentement général de la société et sujétion à l'export de l'autre.

Pendant ce temps, les pays d'accueil profitent amplement de la manne financière et des retombées technologiques de la délocalisation pour accroitre leurs propres capacités industrielles. Le temps aidant, ils deviennent des concurrents de plus en plus sérieux pour les Occidentaux, à l'image de Taïwan et de la Corée du Sud sur le marché des écrans plats et de l'électronique grand public. Le libre-échange favoriserait en outre certaines pratiques déloyales comme le dumping, concept massivement employé par la Chine ces deux dernières décennies. Ces méfaits connus, mais trop souvent camouflés, du libéralisme poussent nombre d'observateurs et politiciens à militer en faveur d'une politique commerciale plus protectionniste.

Les enjeux d'un protectionnisme à l'échelle européenne

Un protectionnisme appliqué par l'Europe toute entière apporterait plus en bénéfices qu'en inconvénients. Aucun industriel ne nierait le potentiel économique et commercial du vivier de 500 millions de clients, dotés d'un pouvoir d'achat élevé, que représente le Vieux-Continent, depuis l'Espagne jusqu'en Pologne. L'instauration d'une politique isolationniste relancerait également le marché de l'emploi, et renforcerait en conséquence le pouvoir d'achat de toute une génération. Les marchandises européennes ne subiraient plus la concurrence des produits importés ou fabriqués sous licence des pays émergents et en développement, ces terres actuellement surnommées « usines du monde ». La protection des intérêts de toutes les entreprises européennes – et non seulement ceux des grandes structures dites stratégiques – sauvegarderait par ailleurs les compétences, le savoir-faire et le contrôle de l'innovation propres aux pays développés. Certes, une politique protectionniste impliquerait une réduction de voilure des exportations des pays de l'Union. Cette éventualité pénaliserait surtout l'Allemagne, le plus grand exportateur au monde. La réorientation des ventes vers le marché européen assurera toutefois à tous les pays un débouché viable sur le long terme. Un virage vers le protectionnisme prendra néanmoins du temps et exige une mobilisation commune de tous les dirigeants du groupe des 27. Sans oublier le consentement des industriels, des chefs de TPE/PME et des consommateurs.

Faut-il suivre l'exemple de la Chine ?

Les défenseurs du protectionnisme européen érigent en exemples certaines mesures déjà appliquées par la Chine. Dès le début des années 80, l'Empire du Milieu a adopté un certain nombre de lois favorisant le développement industriel du pays au détriment des entreprises étrangères. Ces lois interdisaient entre autres toute installation d'une industrie étrangère, sans avoir créé au préalable une joint-venture avec une enseigne locale. Or, une association avec toute structure locale contraint les sociétés occidentales à transmettre une partie de leurs compétences industrielles. D'autres textes imposent une fiscalité plus contraignante pour industriels étrangers et les produits occidentaux.

Bien que membre de l'OMC depuis 2001, la Chine ne se prive pas de jouer sur les ambivalences de ses règles pour protéger les intérêts de ses entreprises. Un récent rapport de l'UE critique même son système de dumping à l'échelle nationale, qui a permis notamment à Huawei et ZTE de gravir les échelons du marché high-tech. Ces sociétés auraient perçu d'importantes subventions, en échange desquelles elles peuvent vendre à des prix excessivement bas leurs produits en Europe et ailleurs. Le pays est soupçonné de pratiquer la même méthode dans d'autres secteurs, notamment le photovoltaïque et les terres rares.

Les résultats semblent donner raison au protectionnisme chinois : croissance à deux chiffres, hausse exponentielle des exportations, etc. La politique économique de l'Empire du Milieu présente toutefois de sérieuses lacunes. Elle donne la priorité absolue à l'exportation, reléguant au second plan un marché intérieur où nichent 1,35 milliard de clients potentiels. Cette dépendance à l'export n'est pas sans risque sur la stabilité économique du pays et du monde en général. En attendant, le modèle protectionniste chinois semble fiable et fructueux à court terme. Une telle politique mérite peut-être d'être étudiée plus sérieusement par les économistes et dirigeants européens, au cas où ils envisageraient de s'engager dans la longue et sinueuse route menant vers l'instauration d'une économie fermée ou presque à l'échelle du Vieux-Continent.

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