Les lycées tentent d’adopter une démarche marketing



Pascal JY
Vendredi 25 Février 2011

Ils veulent se positionner pour attirer les bons élèves mais cette démarche se heurte à de nombreuses réticences.


Des proviseurs dynamiques dans de très nombreux établissements en difficulté lancent la « reprise en main », comme le dit le sociologue de l’éducation Robert Ballion. Ils tentent d'imiter - ils y réussissent le plus souvent - le vrai et seul modèle du lycée d'élite en cours dans l'enseignement français : celui du lycée parisien façon Louis-le-Grand, qui à coup de sélection et d'enseignement académique forge des élèves de bon niveau. Ces lycées repris en main sont le plus souvent des lycées d’enseignement technique. Mais la sélection est aussi féroce qu’à Henri IV. Les sections de bac pro énergétique, mention maintenance des systèmes climatiques, la Rolls de l'enseignement professionnel ne recrutent que des BEP électromécanique obtenus avec des moyennes de 12 ou 13. Mais ce modèle de réussite ne correspond forcement aux besoins des élèves en difficulté, qui sont la très grande majorité dans ces établissements d’enseignement technique. Pour filer la métaphore économiste, la production du bien éducatif, telle qu'elle est désormais pensée par le chef d'établissement, correspond à un changement du positionnement marketing du lycée : il souhaite conquérir une clientèle nouvelle, de meilleur niveau, quitte à abandonner son public traditionnel. Les élèves en difficulté ne feront pas long feu dans un établissement repris en main.

Il n'est même pas sûr que la nouvelle production soit réellement mise en oeuvre, lorsque le proviseur le décide. Les enseignants sont plus que dubitatifs devant les "nouveautés". Certains peuvent bien considérer le chef d'établissement comme un manager. Il n'en possède que le nom, même s'il détient, selon les textes, toute autorité sur les personnels de l'établissement, qu'il les note. Autorité hiérarchique, il joue un rôle décisif dans l'allocation des moyens. Cependant, deux éléments essentiels font défaut au proviseur pour jouer le rôle d'un véritable manager. Il ne peut ni sanctionner, ni récompenser un professeur. Ni les augmentations de salaires, ni le recrutement, ni a fortiori le licenciement sont de son ressort. Ces trois instruments sont, à n'en pas douter, les plus efficaces dans la panoplie du manager. En leur absence, le pouvoir reste essentiellement entre les mains des professeurs, seuls maîtres à bord dans leurs classes, comme se plaisait à le souligner le ministre Chatel.

Dans ce contexte, plusieurs cas de figures se présentent. Les enseignants « exigent peu des élèves (en échec NDA) mais en échange ils ne doivent pas entraver, par leur conduite, le fonctionnement normal de l'institution », écrit le Robert Ballion dans son livre « le lycée, une cité à construire » (Hachette éducation). On fait semblant de les noter, ils font semblant de travailler. L'élève en difficulté est livré à lui-même. Deuxième possibilité, les enseignants, unis autour de valeurs communes, contrôlent totalement l'établissement. Les élèves en difficulté sont entretenus dans leur haine du monde extérieur. Troisième hypothèse, le quart, la moitié du corps professoral change chaque rentrée. C'est le désordre absolu. Les élèves en difficulté ne peuvent recevoir aucun enseignement digne de ce nom. Dans une logique de marché, la production du bien éducation ne se réalise pas franchement au bénéfice des jeunes les plus démunis.

Mais ils sont eux aussi des clients. Ils peuvent exercer leur pouvoir et contraindre l'établissement à s'adapter à leurs besoins. Certains parents se comportent comme des consommateurs actifs, participent aux réunions de début d'année, rencontrent les enseignants, exigent des rendez-vous auprès du chef d'établissement, adhèrent à des associations de parents d'élèves, se font élire au conseil d'administration du lycée. En clair, ils pèsent, parfois lourdement, sur la politique de l'établissement. Ce sont des consommateurs éclairés, des enseignants, des cadres. L'École devient ainsi un prestataire "produisant" des services qui sont ensuite "achetés" et évalués par des clients. Les parents versent des impôts leur permettant d'"acheter" l'enseignement des professeurs, et leur donnent le droit d'exiger que l'entreprise Éducation nationale leur fournisse un service performant.

Par quel mystère les familles les plus modestes ne se battraient-elles pas aussi pour obtenir que le collège ou le lycée installe des cours de soutien, une pédagogie différente afin de permettre à leurs enfants de réussir? Encore faut-il que ces clients fassent connaître leurs exigences aux producteurs. Ce n'est pas le cas loin de là des familles les plus modestes. Tous les parents cadres du secteur public ont rencontré les professeurs de leurs enfants. Seules 37,8 % des familles d'ouvriers non qualifiés sont dans ce cas. Inconnus dans l'établissement, les plus défavorisés ne pèsent pas dans la définition de la politique éducative. Marginalisés, ils sont exclus du marché éducatif. Celui-ci fonctionne suivant une logique imposée par les "producteurs" ou les consommateurs les plus actifs, logique d'enseignement académique, de formation d'élite. Elle ne correspond pas forcément aux intérêts des plus modestes.

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