Lobbies français : l'Expansion a mené l'enquête



Cafeine Le Mag
Jeudi 25 Octobre 2012

Dans un souci de transparence, l'Assemblée nationale tient, depuis 2009, un registre officiel des lobbyistes intervenant en son sein. Ce registre comporte actuellement 153 organismes. Or l'étude de Regards citoyens effectuée à partir des rapports parlementaires eux-mêmes, sur la période 2007 à 2010, recense quant à elle plus de 2 500 organisations. Les auditions extérieures de l'Assemblée Nationale sont le lieu quotidien de rencontres avec toutes sortes d'experts de l'influence. La plupart préfèrent la discrétion à la signature du registre officiel. Les rencontres informelles avec des parlementaires se multiplient. Des conférences, des colloques sont organisés par des groupes de pression au sein même de l'Assemblée. Du fait de leur puissance, les grands groupes du CAC 40 sont les plus présents et interviennent directement ou par l'intermédiaire d'associations professionnelles qu'ils financent. En 2011 ils avaient participé à 21% des auditions de l'Assemblée. Avec succès. Quant aux sommes dépensées, elles sont colossales. Pour financer les activités de lobby auprès du Congrès américain, les grosses pointures du Cac 40 avouent avoir dépensé 400 millions d'euros. Ainsi loin des chiffres officiels, et dans une opacité qui ouvre la porte à l'absence de déontologie, les lobbies français sont de plus en plus actifs et organisés.


Lobbies français : l'Expansion a mené l'enquête

Une puissance organisée

Pour ses nombreux clients, entreprises ou organismes interprofessionnels, le lobbying est vital. Même s'ils sont importants, les frais engagés sont sans commune mesure avec les avantages ou les économies réalisées. L'abandon d'une taxe Tobin, ou le retrait de certains prélèvements sur les boissons sucrées, sont des exemples récents et visibles de l'impact des lobbys sur les parlementaires et les décisions politiques. Ce pouvoir d'influence a depuis longtemps quitté l'amateurisme et ne laisse plus de place à l'improvisation. Désormais le simple carnet d'adresses est insuffisant, car les enjeux et les coûts nécessitent professionnalisme et crédibilité. Sous des appellations diverses, le lobbying est désormais enseigné dans des universités ou dans les grandes écoles, avec de réelles perspectives de carrière. Dans les grandes entreprises des services ad hoc sont en charge des affaires publiques ou des relations avec les institutionnels. Ainsi, le lobbying à la française prend les habits d'une profession respectable avec un cursus une carrière et des résultats. Il ne lui manquait qu'une cérémonie annuelle de récompense. C'est chose faite. En juin prochain, l'institut Choiseul, remettra pour la première fois, leurs trophées aux meilleurs lobbyistes de France. Devant les caméras comme pour n'importe quels métiers de l'entreprise.

Une puissance indispensable

Si le marché de l'influence est en pleine expansion, c'est qu'il a su se rendre indispensable. Les entreprises ont besoin de ces spécialistes de l'influence pour se faire entendre des décideurs politiques, et tenter d'influencer les choix qui les concernent. Mais les lobbyistes savent utiliser leurs moyens pour offrir des services aux politiques eux-mêmes. Il s'agit non plus de simples conversations, mais d'apporter des études coûteuses et crédibles qui sont de véritables aides à la décision. En particulier elles pointent ce qui est essentiel pour la collectivité : les impacts sur l'emploi et l'économie. De telles études, indépendantes, réalisées par des experts complètent efficacement les dossiers des lobbyistes.   Ainsi dans le cadre de la réforme en cours des métiers de l'audit à Bruxelles,  PriceCooperWhaterhouse a commandé une étude à deux spécialistes de renom de l'économie. Cette analyse objective a permis à ce cabinet d'étayer ses conclusions devant la Commission. Tous ces documents fournis, gracieusement aux parlementaires, leur permettent de légiférer en connaissance de cause. Le travail des commissions s'en trouve accéléré et réalisé à moindre coût pour la collectivité.

Une puissance peu contrôlée

Malgré cette professionnalisation le lobbying conserve des pratiques contestables. La valorisation du carnet d'adresses conduit au pantouflage rémunérateur. De hauts responsables de dossiers dans le secteur public rejoignent des cabinets de lobbying pour continuer à travailler sur les mêmes sujets. Le cas de Bruno Dethomas en est une parfaite illustration. Chargé des relations avec les pays de l'Est et la Fédération de Russie, à la commission européenne jusqu'en décembre 2010, il a rejoint en mars 2011 G+ Europe. Cette importante agence de lobbying européenne s'occupe notamment des intérêts de la Fédération de Russie. Pour éviter ces excès, la France dispose d’une commission de déontologie chargée de valider les mouvements de hauts fonctionnaires vers le secteur privé. Dans la pratique, cette commission émet rarement des avis négatifs. Exemple parmi d'autres, Anne-Sophie Bordry qui a mené une carrière de haut responsable au ministère de la Culture, dans le groupe de presse Metro France, au cabinet d'Éric Besson, au secrétariat à l'économie numérique, au ministère du Développement durable, est aujourd'hui directrice des affaires publiques de Facebook. Quant à l'Assemblée nationale, elle a mis en place un registre des groupes de pression bien timide. Elle ne publie pas en revanche le nom des lobbyistes rencontrés par les parlementaires dans le cadre de leur travail. Surtout elle n'effectue aucun contrôle des conflits d'intérêts dans les relations entre élus et lobbyistes.
Actifs et organisés les lobbies français sont bien implantés dans les arcanes du pouvoir. Leur influence réelle leur permet de conseiller tous les secteurs de l'économie à commencer par les entreprises du Cac 40. Rémunération élevée, pantouflage, sont les corollaires de l'efficacité à tout prix. Ces métiers de l'influence permettent également aux anciens dirigeants de valoriser leur réseau. Les plus grands noms peuvent être cités : Gilles Pélisson ancien PDG du groupe Accor, Claude Bébéar d'Axa, ou encore Denis Ranque de Thalès. Ainsi, l'Institut Montaigne de Claude Bébéar a publié un programme libéral de 31 mesures destiné au futur président de la République. Coût de l'opération 2,7 millions d'euros. Ancien patron du Crédit Agricole, Georges Pauget a créé « Économie Finance et Stratégie ». Ce cabinet de lobbying conseille les banques. Il est l'auteur d'un rapport sur les cartes bancaires transmis au ministère des Finances pour le compte de la Fédération française des banques. Quant au Cercle de l'industrie de Denis Ranque, on y croise Alain Lamassoure, député européen, ou Pierre Moscovici, porte-parole de François Hollande. Pas de retraite pour le lobbying.

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