Mais comment diantre fait l'Allemagne ?



Cafeine Le Mag
Mardi 13 Novembre 2012


L'Allemagne revient de loin. La réunification avait affecté toute son économie avec des coûts de modernisation sans précédent. Il y a encore dix ans, elle apparaissait comme la nation malade de l'Europe. Tout cela semble bien loin aujourd'hui où elle assure le leadership européen avec une économie affichant une santé insolente. Championne des exportations, sa balance commerciale est enviée par tous ses partenaires. Alors que le chômage explose en Europe du sud et aussi en France, les chiffres allemands sont ceux d'une baisse continuelle. Le taux de chômage est au plus bas avec, depuis des années, seulement 6,7 % de la population affectée. Sur ce point, des mesures efficaces ont été prises, dont en premier lieu, une plus grande flexibilité négociée du temps de travail. Les négociations entre les organisations et les entreprises ont permis d’aboutir à des embauches effectives. Les mesures d'encouragement à l'emploi des seniors ont également porté leur fruit. De 40 % en 2003, le taux d'emplois des salariés de plus de 55 ans a atteint 60 %. Enfin, une baisse des allocations versées aux chômeurs a encouragé la recherche d'emploi. L'Allemagne se permet même de renoncer à sa loi d'airain de salaires faibles. Ce sont toutes ces mesures qui, après des années, produisent une performance aujourd'hui unique en Europe : des salaires en hausse et une demande intérieure qui redémarre.
Mais comment diantre fait l'Allemagne ?

Les salaires en hausse

Jusqu'à l'année dernière, aucune augmentation de salaire n’avait été effectuée en Allemagne. La crainte dogmatique d'un dérapage inflationniste avait pour conséquence d'écarter toute négociation sur ce thème. Les autorités allemandes demeuraient inflexibles pour garantir la compétitivité allemande : des salaires bloqués et des exportations florissantes. Toutefois, les accords sur le temps de travail ont conduit indirectement à une hausse réelle et mécanique des salaires, avec notamment des primes et d'autres incitations salariales. Au final, cette hausse indirecte est de 3,3 %. La part obtenue par des négociations syndicales directes sur la revalorisation des salaires n'a été que de 1,7 %. En tout état de cause, l'inflation outre-Rhin était de 2,5 % l'année dernière. Il en ressort que cette année déjà, les salaires avaient quand même progressé en euros constants. Ce sont là les premiers signes des autorités dans le sens d'un soutien de la demande intérieure.

Or, en 2012, les négociations salariales se sont multipliées avec succès. Les syndicats ont obtenu gain de cause sur toutes leurs demandes. Avec un chômage faible, ils sont en effet en position de force pour faire valoir leurs exigences. Les fonctionnaires fédéraux et communaux ont demandé 6,5 % d'augmentation. Ils ont obtenu 6,3 % étalés sur 2 ans, dont 3,5 %, versés immédiatement. Dans le secteur privé, IG Metall a lui aussi exigé 6,5 %. La réussite des négociations dans le secteur public laisse augurer un succès comparable pour le secteur privé. Après des années d'austérité, les salaires repartent donc à la hausse en Allemagne. Les spécialistes estiment que cette augmentation salariale se situerait autour de 2,5 % par an. Étalée ainsi, elle permet de soutenir la croissance dans la durée.

Un moteur de croissance

La balance commerciale allemande est positive. Mais en économie, l'excès ou le déficit doit être corrigé. C'est ainsi qu'il faut analyser les hausses de salaire annoncées. L'Allemagne a bâti son succès économique sur ses exportations. Avec des salaires faibles, la demande intérieure restait minime et ne soutenait pas l'économie. Le risque inflationniste était de ce fait inexistant. Aujourd'hui, crise oblige, la croissance ralentit significativement. De 3,1 % en 2011, elle devait être de 1,2 % en 2012. Les exportations continuent d'en être le moteur principal. Mais cette année, le soutien apporté par la consommation privée constitue une nouveauté. Toutefois, le résultat serait inférieur aux chiffres annoncés, sans le moteur de la demande intérieure. La consommation est utilisée pour la première fois comme moteur de croissance. Le déblocage des salaires est donc une mesure réfléchie des autorités pour doper la croissance alors qu'elle donne des signes de ralentissement.

Le risque inflationniste doit être pris en compte. Si l'inflation allemande restait à des niveaux modestes, la hausse résolue des salaires va mécaniquement renchérir l'inflation. Pour l'Europe, le faible niveau d’inflation outre-Rhin permettait surtout de garantir les taux directeurs bas de la BCE. Les pays du sud en ont tiré avantage, en empruntant plus facilement. Dans ces pays, il n'existe plus de marge de manœuvre alors que l'Allemagne peut lancer une politique de revalorisation salariale. La zone euro profite toutefois du dynamisme allemand. Alors que le marché automobile est partout en perdition, avec par exemple une baisse de 21 % en France, il augmente de 1,4 % en Allemagne. C'est encore l'Allemagne qui soutient l'économie européenne. En revanche, le danger de l'inflation est inexistant en Europe où certains pays sont plutôt menacés par la récession. C'est donc uniquement de l'Allemagne que pourrait venir ce danger inflationniste.

Avec une économie florissant au sein de la zone euro, l'Allemagne est un modèle. Mais c'est également un cas d'école. Elle a su, à force de patience et d'austérité, surmonter des difficultés immenses pour en engranger les bénéfices aujourd'hui. Les salaires et la croissance intérieure repartent à la hausse. Dans ces conditions, il est difficile pour ses partenaires de lui imposer quoi que ce soit qui pourrait fragiliser son économie. Même si le risque inflationniste est identifié, les Européens seraient bien impuissants pour faire plier l'Allemagne. Partenaire hors-norme, l'Allemagne est aussi un champion de l'économie mondiale et pas seulement européenne. Avec des économies en difficulté, les Européens doivent ménager leur partenaire outre-Rhin. C'est l'Europe qui a besoin de l'Allemagne.

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