Relocalisation, mode d’emploi



Cafeine Le Mag
Mardi 29 Avril 2014

Lentement mais inexorablement la géographie se réinstalle dans le paysage économique. Après une longue période au cours de laquelle seule comptait le coût du travail, nombre de branches considèrent désormais que la qualité de la main-d’œuvre et son savoir-faire sont des critères bien plus déterminants.


Industrie et Made in France de nouveau raccord ?
Industrie et Made in France de nouveau raccord ?
Une fois encore, la société bretonne décroche le premier prix. Au regard du classement établi par l’IFOP et rendu public en septembre dernier, Yves Rocher est bel et bien l’entreprise la plus aimée des français. Parmi les vertus que les sondés mettent en avant, se trouvent évidemment son inventivité, sa proximité avec la clientèle et l’excellent rapport qualité-prix de ses produits. Mais c’est aussi son enracinement local, dans le site historique de la Gacilly, et aujourd’hui à Rieux pour le maquillage et à Ploërmel pour la parfumerie, qui lui vaut cette admiration des Français. À elle seule, et sans compter les franchises commerciales dans le monde entier, l’entreprise représente plus de 2 000 emplois fixes en Bretagne et 7 000 sur l’ensemble du territoire national.
 
Une démarche citoyenne valorisée
 
Depuis maintenant plusieurs années, la nature et la localisation des emplois sont devenues une donnée essentielle de la carte de visite et du bulletin de santé de l’entrepreneuriat français. C’est même devenu un axe de communication à part entière, mis en avant dans les campagnes de publicité comme une démarche de citoyenneté : les enseignes les plus prestigieuses s’en inspirent pour leurs publicités.
 
Il est vrai que la crise de l’emploi, endémique en France depuis le début des années 80, a considérablement modifié le regard porté sur l’entreprise. Désormais, être employeur en France, maintenir les salariés en poste est un élément qui fait sens, non seulement pour l’opinion publique, mais aussi pour les décideurs politiques, banquiers ou financiers.
 
Ne pas délocaliser la production vers des terres où le coût de l’emploi est inférieur à celui de l’hexagone est une stratégie réfléchie et assumée. Comme si, après avoir succombé aux sirènes du « fait vite, fait loin », la valeur qualitative du travail retrouvait une signification. Et cela vaut pour maints secteurs d’activité.
 
Tradition et haute technicité se complètent
 
Impossible par exemple pour Nicole Février qui dirige les établissements éponymes d’envisager son métier de plumassier d’art ailleurs qu’à Paris. Pourtant, ce secteur très particulier de la haute couture et du spectacle a bien failli disparaitre, il y a une vingtaine d’années : le développement de la fabrication de plumes synthétiques a manqué de faire s’éteindre cet artisanat d’art. Mais les professionnels du spectacle ont vite compris que la qualité n’était pas aux rendez-vous. Les procédés de fabrication offraient des plumes de couleur et de qualité médiocres, impossibles à utiliser sur les scènes du Lido ou des Folies Bergère, vitrines, s’il en est, d’un certain art de vivre à la française. Forte du savoir-faire de son équipe, Nicole Février a pu préserver son atelier qui emploie aujourd’hui une petite dizaine de personnes.
 
Mais ce scénario n’est pas réservé à quelques niches du seul domaine artistique. Il se décline également dans les activités du secteur industriel. Actuellement dirigée par Thomas Savare, l’entreprise Oberthur Fiduciaire était au plus mal, lorsque son père, Jean-Pierre Savare, décide la racheter en 1984. Mais c’est précisément parce qu’il a sauvegardé des techniques centenaires d’impression, en les « dopant » par les procédés d’impression les plus élaborés, que l’habile repreneur a pu sauver la société rennaise et ses quelques 1000 salariés actuels. Thomas Savare entretient aujourd’hui dans l’entreprise un savoir-faire historique de dessin et gravure, et une véritable culture d’entreprise dans une branche très particulière, sinon confidentielle. Alliant haute technicité et artisanat, Oberthur Fiduciaire imprime désormais depuis son site historique de Rennes des billets de banque (parmi lesquels les nouvelles coupures de 5 euros) pour environ 70 pays.
 
Le ressort de l’inventivité 
 
Le pari fait par ceux qui ont choisi de s’implanter ou de se réimplanter en France obéit à un schéma semblable : l’expertise multi-décennale et les nouveaux procédés s’enrichissent mutuellement et constamment, permettant ainsi à l’entreprise de franchir des caps difficiles. Une analyse que confirme Denis Girard, dans un domaine hyper concurrentiel, celui de la confiserie haut de gamme. En succédant à Joseph, son grand-père, et Jean, son père, à la tête de la Maison Girard, il s’est posé la question : était-il objectivement possible de maintenir son activité en France ? Spécialisée dans les chocolats fins et les dragées, la société fondée en 1930 a connu des heures délicates.
 
C’est en grande partie grâce à l’exceptionnelle dextérité de ses employés que l’entreprise, sise depuis toujours au cœur de Paris, à trois pas de l’Hôtel de Ville, a pu se maintenir : assembler des grands crus de fèves de cacao, les doser, les mélanger, y adjoindre des arômes particuliers ne peut se faire qu’au prix d’un long apprentissage. En misant sur l’inventivité de ses salariés, Denis Girard est parvenu à renouveler son offre et à trouver une niche commerciale.
 
Au travers ces diverses expériences, une conclusion s’impose : les délocalisations ne sont pas une fatalité, bien au contraire. La production made in France, dès lors qu’elle est enchâssée dans un circuit de production technologiquement irréprochable, demeure une signature rassurante pour les clients du monde entier.

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