Sauver la filière textile : est-il déjà trop tard ?



M.-L. Eisel
Mardi 19 Mars 2013

L’industrie textile française, comme d’autres secteurs industriels, est confrontée à la forte concurrence des pays à faible coût de main d'œuvre. Une grande majorité des entreprises se fournit maintenant à l’étranger et seules les plus innovantes résistent, parfois en relocalisant leur production en France au bénéfice de précieux emplois sur le territoire national. En 10 ans, constate une étude publiée par l'institut d'études Xerfi, « le tissu économique (de la filière textile) s’est réduit de près de 60%, entraînant une forte baisse de l’emploi et de la production tricolore ».


Sauver la filière textile : est-il déjà trop tard ?
Une tradition centenaire
 
La France a pourtant une grande tradition textile, avec notamment les soyeux de Lyon, et a connu plusieurs épopées industrielles dans ce domaine. Ce fût le cas au début du 20ème siècle avec La lainière de Roubaix. Fondée en 1911, elle employait en 1919 près de 8 000 personnes. Une époque où les filatures faisaient vivre toute une région comme le Nord ou le département des Vosges, lequel comptait alors plus de 200 usines. Les deux guerres mondiales n'empêchèrent pas l’expansion de ce secteur et en 1973, le chiffre d’affaires de La Lainière de Roubaix était encore de 2,4 milliards de francs. Ce n’est qu’en 2000 qu’elle fermera définitivement ses portes. Mais le début du déclin de la filière date en fait des années 1960.  

Une tendance à la spécialisation

"Il existe encore une industrie textile en France" affirmait récemment au micro d’Europe 1 Yves Dubief, président de l’Union des Industries Textiles, qui indiquait que celle-ci est forte de 70 000 salariés et réalise 25 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Mais, précision importante, ce chiffre est obtenu notamment grâce au textile dit "technique" que l’on utilise dans des domaines aussi variés que le bâtiment avec des tissus à base de fibres de verre ou de carbone, les prothèses médicales, ou les filets de protection pour l’agriculture. Une évolution de la production qui s’appuie sur la création de nouveaux matériaux et sur un réseau qui recense 2300 PME réparties sur tout le territoire, surtout en Picardie, Auvergne, Alsace, Rhône-Alpes, Normandie, Lorraine et Midi-Pyrénées.

La concurrence asiatique

Ce tissu industriel, Yves Dubief le connaît bien, puisqu’il est aussi PDG des textiles Thentorey, une entreprise familiale fondée en 1906 dans les Vosges par Victor Tenthorey et qui, en 2005, a été brutalement confrontée à la suppression des quotas sur les importations de produits textiles chinois. Conséquence de la disparition des barrières douanières qui protégeaient le marché européen, l'entreprise doit faire face en 2007 à une forte baisse de son activité. La société familiale située à Eloyes annonce alors un plan de réduction des effectifs portant sur 59 des 140 emplois, et la fermeture de son site de Pouxeux. En 2012, la société fait travailler 70 personnes et se concentre sur la fabrication dans un atelier très automatisé du tissu brut à base de coton naturel, bio ou équitable, lequel, une fois encollé ou enduit est utilisé pour la fabrication de sacs.

Le cas de conscience du gouvernement

Thentorey est labellisée « Vosges Terre textile », et peut garantir que 75% des opérations de manufacture sont réalisées dans le massif vosgien. Cependant, lorsque les commandes demandent de pouvoir produire de grandes quantités en un temps record, le directeur de la production explique que Tenthorey fait alors appel à l’Ukraine ou à la Tunisie, pays qui ont plus de réactivité. Un véritable cas de conscience pour les pouvoirs publics qui doivent soutenir l’industrie nationale, y compris en laissant poser des ministres en marinière “Made in France”, tout en sachant que ces mêmes entreprises délocalisent la fabrication dans des pays où les salaires sont très inférieurs à ceux versés aux travailleurs français, sans parler de la protection sociale quasi-inexistante. D'ailleurs, l'Etat lui-même est confronté à un choix cornélien lorsqu'il émet un appel d'offre: doit-il privilégier la performance économique d'un soumissionnaire français qui fait produire à l'étranger, ou privilégier l'emploi hexagonal auprès d'un soumissionnaire qui produit principalement en France, quitte à être un peu plus cher? La question de la responsabilité de l'Etat dans les marchés publics est encore loin d'être tranchée. Le vrai débat réside en fait dans le dilemme entre maîtrise drastique des dépenses de l'Etat et soutien aux entreprises créatrices d'emploi sur notre territoire. En d'autres termes ce gouvernement, qui prône le patriotisme économique, est-il un prescripteur légitime? 

Un secteur d'avenir ?

Malgré tout, certains croient encore au développement de la filière même si les ventes de vêtements ont reculé de 2,6% en 2011 et si les prévisions annoncées pour 2012 (- 25% pour la filature, -13% pour le tissage, -5,4% pour l’ennoblissement) ne sont pas forcément réjouissantes. C’est le cas de Michelle Rousset, fondatrice de Fair Fibers. Elle pense qu’il existe aujourd’hui de réelles opportunités pour les entreprises du textile habillement de développer leur activité : “Le textile habillement pourrait redevenir un secteur d’avenir pour les entreprises françaises pour peu qu’elles sachent saisir les opportunités qui se présentent aujourd’hui. De nouveaux marchés, plus ciblés, s’apprêtent donc à émerger pour répondre à une demande de consommation responsable, consciente, qui intègre dans un même mouvement les valeurs de durée, de respect, d’éthique, alliées au plaisir. L’enjeu pour les entreprises est aujourd’hui d’élaborer une offre qui réponde aux souhaits de ces consommateurs en termes de produits et de prix.” Seul bémol, l’importation des matières premières qui fragilisent et rendent les fabricants dépendants de la conjoncture internationale.

Un label de production 100% local

Depuis longtemps, la créatrice Agnès B plaide pour un label "100% production locale". En 2010 elle déclarait aux Echos : « Nous sommes le premier donneur d'ordre français dans la mode. Depuis la création du groupe en 1979, je me suis engagée à faire fabriquer en France. Aujourd'hui, selon les collections, près de 50 % de notre production sont réalisés dans l'Hexagone. Nous travaillons avec une dizaine de confectionneurs, spécialistes du flou (jupe), des pantalons, de la maille, dont certains depuis l'origine de la maison. En trente ans, nous en avons perdu la moitié. Ces fournisseurs que je rencontre régulièrement, qui viennent chez nous, à nos défilés, représentent au total près de 650 emplois. Ils ont appris à travailler ensemble et se serrent les coudes. »

Une tendance qui paraît difficile à inverser si l’on en croît les chiffres fournis par Euratex et Eurostat qui établissent que les 10 principaux fournisseurs de l’UE dans le secteur habillement (la Chine, la Turquie et le Bangladesh en tête) totalisent un chiffre d’affaires de 67,7 milliards d’euros. D'autres chiffres éloquents, fournis par l’OMC, montrent que le montant des exportations chinoises dans le cadre du commerce textile mondial s'élève à 77 milliards de dollars à comparer avec les 21 milliards de l’UE ou les 12 milliards des Etats-Unis.
Dans ces conditions, la filière textile peut-elle reconquérir une place de choix en France ? Qui aurait pu croire, en effet, il y a quelques années que (selon Le Figaro), « le chiffre d'affaires textile et habillement des entreprises françaises a augmenté de 4,5%, à 24 milliards d'euros en 2011 » ? Une performance qui s'explique en partie par une demande soutenue des pays émergents et la croissance des textiles «techniques», destinés à la maison et à divers usages industriels, précise le journal. Un juste retour des choses.

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